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Chroniques d’une externe en Gynécologie

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Chapitre1 : Première garde..

par : Rim Ghailane

Je ne suis ni interne ni spécialiste, mais j’ai découvert que, tous les moyens sont bons pour survivre à une garde au monde des Utérus.

Je retire mon téléphone de ma poche en espérant voir le temps s’écouler délicatement, en effet il est déjà 2h du matin. J’aperçois de loin, au fond du couloir, une chaise qui paraissait plus confortable que mon lit, une petite pause s’imposa, entrecoupée de cris de femmes accouchant.

La patiente qui se trouvait dans ma salle était d’un calme étrange. Perplexe, elle se tourna vers moi : <Suis-je programmée pour une césarienne ? J’ai entendu dire que je suis diabétique, donc ça sera une césarienne c’est bien ça ?>. Saadia était obèse, âgée de vingt-deux ans, déposant ses mains sur un ventre qui lui arrivait au nez, à peine pouvait elle se mettre debout, ses genoux tremblaient me faisant penser à une vieille femme de quatre-vingt ans. Bizarrement, elle ne se lamentait pas, elle fixait le toit, mais ne pouvait pas fermer l’œil ! Sans hésiter, je lui demande si tout allait bien, elle me répondit : < Oui oui, je pense à mon pauvre mari c’est tout…je me demande s’il a diné>, d’un air ironique, je lui souri sans prononcer un mot, et j’en profite pour placer la machine du monitoring fœtale, un enregistrement du rythme cardiaque du fœtus que j’étais chargée d’imprimer suite à la demande du Médecin chef. Je place la sonde sur le gros ventre de Saadia, c’est à ce moment là que les données s’affichent sur l’écran et boom ..boom…le son des battements s’accentuent de plus en plus.

Je me remets debout, et avant de franchir le seuil de la porte  une centaine de pensées me traversent l’esprit.

Un cri aigu venant de la salle d’accouchement me fait rebondir. Le volume augmentait de plus en plus, la souffrance était bel et bien intense. Comme si j’avais des ailes, je suivi le son pour atterrir là où la vraie magie se trouvait. L’un des moments les plus mémorables de ma vie, une scène où se mélangeaient amour, espoir, affliction. C’était spirituel, irréel. Les jambes écartées à 180°,  la jeune femme nageait dans un bain de sueurs et de sang, les hurlements ne cessaient plus, et on pouvait remarquer la tête du futur nouveau-né se battant pour sortir vers la lueur, elle grinçait des dents, de toutes ses forces elle tira ses cheveux comme si elle essayait de les arracher, <Pouuuuuusses bien, on y est presque !!> Cria le médecin. Mon cœur battait vite, mes mains devenues moites, et ma tête tournait en rond, je ressentais cette douleur au fond de moi, mon corps était là, mon esprit lui flottait. Les minutes passaient, la situation empirait, c’était à l’instant même ou jamais, autrement dit le bébé risquait de succomber. En urgence et sans perdre plus de temps, l’obstétricien pratique une épisiotomie. La jeune femme arriva à ses limites, j’ai pu l’apercevoir dans ses yeux, l’entendre, et le sentir. Je sombre un moment dans une plage de représentations mentales ambigües, pour me rappeler que peut être un jour je serai maman aussi,  que peut être un jour…ce sera ma destinée tracée !  C’est hasardeux, mais prévisible ! Anéantie, je me ressaisi vite, une fois sortie de ma désorganisation, je vois cette belle et minuscule créature toute bleue, la tête en bas, tenue par ses petits pieds, et qui poussa un faible cri après avoir reçu une claque aux fesses. <Al hamdolilah , Allaho akbar> cria la femme en dessinant un gigantesque sourire sur son visage comme si rien ne s’était passé. 04h30 du matin. C’était un garçon.

Je décide de rejoinder mon groupe de garde, en train de papoter et lancer des blagues par ci par là, faisant de leur mieux pour créer  une atmosphère plus décontractée et une ambiance moins stressante. Etre avec eux en ce moment là me rassurait.

(…)nous faisons tous partie de ce destin, celui d’être entre les couloirs d’un hopital au lieu d’être avec nos proches, celui de veiller sur des inconnus, prendre soin d’eux  et faire de leur continuité dans cette vie notre principal souci. Ce n’était plus un simple choix qui nous unissait, mais toute une histoire.

 Mes pas étaient courts et j’avançais avec difficulté, décongestionnée, les vociferations de la femme qui venait d’accoucher se reproduisaient dans mes Oreilles, ses mimiques qui réclamaient miséricorde ne s’effaiçaient plus de ma mémoire. Ce n’était pas affreux, c’était miraculeux.

“Les tables chauffantes” accueillaient quelques nouveaux-nés prématurés, les protégés de Dieu. La chambre était pleine de vie, on pouvait y sentir une énérgie exceptionnelle, les fruit d’efforts et d’un dur et pénible labeur. Je devais pratiquer à l’un des petits bébés une aspiration naso-pharyngé, j’en profite pour lui caresser ses petites mains et Hop! il s’agrippe avec ses doigts qui étaient de la taille d’une amande, <Et voilà un beau grasping reflexe> hein mes amis amateurs de Néonatologie?

07h30. Les cernes s’assombrissent. Le téléphone sonne. C’était ma mère, quel bonheur d’entendre sa voix après une longue et ardue nuit… <Allah issehel aalik benti…> finit-elle la conversation.

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