La Tribune de Rim

Au bout de l’éclat

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Je voudrais vous parler de ce Jeudi. C’était la saison préférée des virus, quand un rhume très attendu s’est annoncé. Je me réveille avec des courbatures comme si des mafiosis m’avaient tabassé. Les narines qui coulaient, et un besoin atroce d’ouvrir mon crane pour calmer ces maux de tête. La douleur était vive, torturante, rendant les jours qui ont suivi invivables. Plus rien n’avait le même goût, non pas parce que j’avais le nez bouché et que j’ai perdu l’odorat, seulement je souffrais. Ou du moins, c’est ce que je pensais…

Les semaines défilent, quand je me retrouve dans une odyssée radicale, singulière; deux mois en oncologie pédiatrique.

Connaissez-vous le cancer? Les scientifiques d’entre vous le définiront comme un ensemble de cellules déréglées se répandant dans le corps. Les philosophes le percevront comme un voyage au bout de soi. Tandis que certains, ne penseront qu’au profil astrologique d’une femme prudente mais ingénue.

Le service rassemblait une dizaine d’enfants. Le plus petit avait dix mois, la plus âgée elle, venait de fêter ses 14 ans. Un anniversaire que lui avait organisé sa maitresse d’école en venant la visiter, dans la chambre de l’hôpital. Certes, ce n’est pas ce dont elle avait toujours rêvé, mais voyez-vous, entre ces quatre murs, cette surprise était une belle opportunité de s’échapper.

J’ai fait la connaissance de M lors de ma première garde. Je faisais ma tournée de surveillance en visitant chaque chambre, quand je me retrouve dans celle de cette jeune fille. Sur le lit, un corps plus maigre qu’une fourchette, le dos courbé au point que son front touchait ses genoux. On pouvait remarquer ses vertèbres sous son large t-shirt. “Ça te dérangerai de me tenir compagnie un petit moment ?” Me questionna-t-elle. La discussion fut longue. Des jeux de mots qui m’ont fait sortir de mon confort. J’étais confrontée à une intelligence et une maturité qui dépassaient l’âge de l’adolescence. Un débat qui tournait autour de la précarité de la vie, de la disparition de l’illusion de l’immortalité.

M commença à me raconter son histoire depuis l’annonce de son diagnostic. Passant par me montrer ses anciennes photos, sur lesquelles figure une demoiselle avec de beaux et longs cheveux, puis, d’autres où elle mettait une perruque. La fille qui était devant moi était méconnaissable, j’espérais – lors de cet instant – ne pas avoir eu l’occasion de voir ces images. Elle décrivait à quel point elle se trouvait moche, et c’était aussi évident que les os qui transperçaient sa peau. Je n’ai pas eu le temps de la réconforter, quand elle reprit son téléphone pour me montrer sa chaine Youtube, là où elle avait l’habitude de partager ses routines. Des vidéos innocentes simulant une enfance pleine d’insouciance. Elle ne s’arrête pas là, et enchaîne avec d’autres confessions, finissant par me faire part de son rêve de devenir styliste.

Quelle dure épreuve, ma présence là, face à cet être qui se bat, me demandant contre qui ou contre quoi, quand le mal est en lui-même. Un être qui, pacifiquement, partait.

Je ressors pour continuer le tour. Mon passage dans le couloir du service croisa des mamans regroupées. Une sorte de réunion où asservissaient appui et empathie, pleurs et plaintes, et quelques rires forcés. Le peu de phrases que j’ai pu décortiquer ressemblait à du jargon médical. On parlait d’Endoxan et de Méthotréxate, termes que, – je pensais – seul le personnel médical savait utiliser.

J’arrive à la dernière salle. A me reçoit curieusement. Des traits fins et un large sourire, mimés derrière une bavette qui lui cachait la moitié de son visage minuscule, et qui ne laissait voir que ses yeux et des sourcils estompés, presque absents. Malgré le langage berbère que je saisissais à peine, le courant est passé. À six ans, A est paraplégique. Dû à sa maladie, il ne peut plus marcher, faner dans les couloirs, ou se cacher derrière l’armoire quand sa maman le cherche. Mais A était différent. D’une patience brouillonne, nourrie d’espérance, il attendait le retour de ces jours, dont il n’en restait plus que quelques souvenirs.

Donc non, vous ne connaissez pas le cancer, nous croyons le connaitre, mais non. Nous croyons souffrir lorsqu’on est enrhumé mais non, lorsque nous ne disposons pas de moyen de transport, lorsque nos parents se disputent, ou lorsque nous passons l’été à la maison par faute de moyens…

Quelques jours après mon depart du service, M nous a quitté. Tandis qu’A continue sa route vers la lueur. Pensez-y, pensez à vos bénédictions, à l’air que vous respirez paisiblement, aux nuits de sommeil reposantes. Pensez à M et A, et votre rhume s’envolera.

        À la mémoire de M.

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